Lyhanna avait 11 ans. Son meurtrier présumé avait fait l’objet, à l’été 2025, d’une plainte pour viol, mais n’avait pas été entendu sur cette affaire avant l’enquête actuelle. En France, 94 % des affaires de viol sont classées sans suite, selon l’Institut des politiques publiques. Une autre statistique est plus silencieuse et tout aussi accablante : 5 % seulement des signalements de maltraitance sur mineurs émanent du corps médical, selon un chiffre cité par la Haute Autorité de santé [HAS]. Une étude rétrospective menée à l’unité médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu sur la période 2018-2022 le confirme de façon édifiante : sur 481 dossiers de mineurs pris en charge pour violences sexuelles intrafamiliales, seulement 1,2 % avaient été signalés par un médecin. Ces chiffres sont le résultat prévisible d’un système qui punit ceux qui protègent.
En décembre 2020, la pédopsychiatre Eugénie Izard a été condamnée à trois mois d’interdiction d’exercice par le conseil de l’ordre des médecins pour avoir signalé à un juge des suspicions de maltraitance sur une mineure de 8 ans. Le motif : « Immixtion dans les affaires de famille. » Et, si le Conseil d’Etat a fini par annuler cette sanction en juillet 2022 au nom de la bonne foi du médecin, l’affaire a été renvoyée devant la chambre disciplinaire de l’ordre... qui a persisté et l’a condamnée à nouveau à la même peine en mars 2023. Ce cas n’est pas isolé. Entre 1997 et 2014, environ 200 médecins ont fait l’objet de poursuites pénales ou de sanctions disciplinaires à l’initiative d’agresseurs présumés, selon un rapport d’information du Sénat de 2020.
Depuis vingt-cinq ans que j’exerce, j’ai moi-même été condamné par l’ordre pour un certificat que j’avais rédigé pour protéger une victime. Ce n’est pas une anecdote professionnelle, mais le fonctionnement ordinaire d’un système. L’article 51 du code de déontologie médicale, qui interdit au médecin de s’immiscer dans les affaires de famille, conçu à l’origine pour protéger celles-ci de l’ingérence médicale, est devenu l’arme procédurière de choix des prédateurs. Ces profils, présentant fréquemment des traits de personnalité paranoïaques, ont compris avant l’institution que la plainte ordinale est leur procédure-bâillon favorite : gratuite, elle épuise le soignant et le réduit au silence. Résultat : pédiatres, psychiatres et généralistes renoncent à rédiger des certificats ou à signaler. Un choix prudent face au risque, mais une véritable catastrophe.
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