“Si vous pensez encore que la guerre ne vous concerne pas, sachez qu’on peut vous renvoyer de l’hôpital avec une jambe gangreneuse”, prévient une habitante d’Omsk, en Sibérie, dans un message posté sur le réseau social Threads et relayé par Novaïa Gazeta Europe, à propos du refus d’hospitalisation opposé à sa mère, pourtant opérée à plusieurs reprises. “Pas de place ! Les ‘SVOchniki’ [participants à la SVO, acronyme d’‘opération militaire spéciale’, nom officiel de l’invasion de l’Ukraine]… Vous comprenez”, poursuit-elle.
Les structures médicales militaires “ne parviennent plus à faire face au flux de patients blessés au front”, observe le média en exil. Pour absorber ces arrivées, les autorités construisent de nouveaux hôpitaux : le ministre de la Défense, Andreï Belooussov, a annoncé à la fin de 2025 l’ouverture de six établissements militaires en 2026, rapporte l’agence de presse Tass. Mais l’État réquisitionne aussi des bâtiments du ministère de la Santé, des services hospitaliers civils, voire des maternités. À Omsk, une consultation pour femmes a ainsi été fermée à la fin de 2025 pour être transformée en polyclinique pour vétérans. Avant elle, la maternité municipale no 5 avait déjà connu le même sort.
“Ils sont très nombreux”
Le cas sibérien n’est pas isolé. À Rostov-sur-le-Don, une maternité qui accueillait des femmes enceintes de toute la région a été reconvertie en mars 2024 en établissement pour accueillir pour les combattants. À Saint-Pétersbourg, “des services ont été ouverts pour les militaires dans nombre d’hôpitaux”, confirme une employée d’un établissement public à Novaïa Gazeta Europe. “On ne parle pas trop des SVOchniki, parce qu’ils sont très nombreux. Personne ne veut reconnaître qu’il y en a tellement que les hôpitaux militaires n’y suffisent plus”, confie une ancienne infirmière de l’institut de médecine d’urgence Djanelidze.
Les pénuries affectent tout le système de santé. Cité par Novaïa Gazeta Europe, le ministre de la Santé, Mikhaïl Mourachko, reconnaît qu’il manque “23 300 médecins et 63 600 soignants”. Viatcheslav Volodine, président de la Douma (la chambre basse du Parlement russe), affirme que le déficit peut atteindre 80 % hors des grandes villes. “Les pansements ne sont pas faits tous les jours, comme il le faudrait, mais deux fois par semaine”, faute de personnel, s’indigne Vladimir, un ancien détenu sous contrat militaire hospitalisé à Blagovechtchensk, dans l’oblast de l’Amour, au micro de Current Time, la chaîne russophone de Radio Free Europe/Radio Liberty.
Dans ce système de santé fragilisé, les militaires passent pourtant avant les autres. Interrogée par Novaïa Gazeta Europe, l’avocate Valeria Vetochkina, qui collabore avec l’ONG de défense des droits humains OVD-Info, rappelle que les militaires peuvent être soignés dans les hôpitaux civils si les établissements du ministère de la Défense manquent de lits ou de médecins. “Formellement, leur financement devrait être séparé, souligne-t-elle. Mais dans les faits, les ressources du système civil commencent à être utilisées pour les besoins des militaires.”
Quant au budget censé financer les hôpitaux militaires, il reste “noyé dans l’ensemble du budget militaire”, porté à “16 000 milliards de roubles” (environ 194 milliards d’euros) en 2025. Et, à cause la corruption, cet argent “n’arrive souvent pas en totalité” jusqu’aux établissements régionaux, en manque de personnel et de médicaments, explique Current Time.
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