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Haïti visée par l’opération « Southern Spear »

L’opération « Southern Spear » débute et vise à établir des bases militaires américaines de facto en Haïti (English) L’opération « Southern Spear » du Pentagone a fait la une de la presse mondiale en septembre 2025, lorsque l’US Navy a commencé à bombarder de petites embarcations

Haïti visée par l’opération « Southern Spear »
HaitiCreoleRadio.com
Des Marines américains et salvadoriens s'entraînent au combat à La Unión, au Salvador. De plus en plus, l'opération « Southern Shield » prévoit de mener davantage d'actions terrestres, et non plus seulement de faire exploser des embarcations en mer. Photo : SouthCom

L’opération « Southern Spear » débute et vise à établir des bases militaires américaines de facto en Haïti

(English)

L’opération « Southern Spear » du Pentagone a fait la une de la presse mondiale en septembre 2025, lorsque l’US Navy a commencé à bombarder de petites embarcations dans la mer des Caraïbes et l’océan Pacifique.

Bien que l’administration Trump ait prétendu vouloir intercepter des narcotrafiquants acheminant de la drogue vers les États-Unis, il est désormais établi que bon nombre (si ce n’est la quasi-totalité) des victimes, attaquées illégalement et tuées de manière extrajudiciaire par les drones et les missiles du Commandement Sud, étaient d’innocents pêcheurs, passeurs, voyageurs ou autres civils n’ayant aucun lien avec le trafic de drogue.

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio en compagnie du général Francis L. Donovan, du Commandement Sud des États-Unis, lors d’une conférence du SouthCom le 5 mai à Doral, en Floride. Photo : SouthCom

Certains des blessés ayant survécu à ces attaques affirment avoir été par la suite arrêtés et torturés par les forces américaines. « Trente-six survivants de deux attaques survenues dans le Pacifique […] ont allégué avoir été enlevés et torturés par les forces américaines, puis transportés par bateau jusqu’au Salvador avant d’être renvoyés en Équateur », et ce, uniquement grâce aux efforts de leurs familles ; c’est ce qu’a rapporté Drop Site News dans une enquête approfondie publiée le 21 avril.

En raison de leur petite taille, aucune des embarcations détruites n’avait la moindre chance d’atteindre les côtes américaines.

Au moment de la rédaction de cet article, et ce depuis le 2 septembre 2025, les États-Unis ont mené 55 frappes — 17 dans les Caraïbes et au moins 36 dans le Pacifique —, détruisant 56 bateaux et tuant à tort au moins 188 civils, selon un blog régulièrement mis à jour par le Center for Economic and Policy Research (CEPR) de Washington, D.C.

Haïti également dans le collimateur

C’est le 3 février 2026 que l’opération « Southern Spear » a ciblé Haïti pour la première fois : des navires de guerre américains — l’USS Stockdale, l’USCGC Stone et l’USCGC Diligence — ont alors fait leur entrée dans la baie de Port-au-Prince afin d’adresser un message à l’ensemble du peuple haïtien. Ce message indiquait que Washington ne souhaitait aucune reconduction du Conseil présidentiel de transition (CPT) — dont le mandat devait expirer le 7 février — et que le Premier ministre de facto, Alix Didier Fils-Aimé, assumerait à lui seul la totalité du pouvoir exécutif. Toutefois, au cours des trois derniers mois, le Pentagone a commencé à déployer ses forces de manière croissante sur terre plutôt que sur mer.

La première démarche de Washington consiste à faire désigner, par son Département d’État, des « organisations terroristes désignées » ; cette classification sert ensuite de justification à une action militaire unilatérale. Ainsi, en Équateur — pays désormais placé sous la poigne de fer du président Daniel Noboa, proche allié de Donald Trump —, les « terroristes désignés » sont des trafiquants de drogue présumés. Le 3 mars, « les forces d’opérations spéciales américaines ont [apporté leur] soutien à des raids menés par des unités d’élite équatoriennes contre des installations présumées de “traitement et d’expédition” de cartels de la drogue » en Équateur, a rapporté The Intercept le 4 mars.

« Il était inévitable que la situation s’intensifie », a confié à The Intercept un responsable gouvernemental américain s’exprimant sous le sceau de l’anonymat, en référence à l’opération Southern Spear. « Il était impensable de se limiter indéfiniment à de simples frappes navales. »

Débarquement

Tout comme Haïti, l’Équateur est doté d’une interdiction constitutionnelle concernant le déploiement de troupes étrangères sur son sol. En novembre 2025, 60 % des Équatoriens ont voté pour le maintien de cette interdiction, qui remonte au gouvernement anti-impérialiste de Rafael Correa en 2007. Trump a récemment reconnu publiquement son mépris pour le droit international, déclarant : « Nous sommes comme des pirates. »

Image extraite d’une vidéo montrant une petite embarcation dans le Pacifique oriental, quelques secondes seulement avant d’être pulvérisée par un missile américain, tuant les trois hommes inexpérimentés et inconnus qui se trouvaient à bord. La plupart des victimes de ces 55 attaques ont été des civils innocents. Photo : SouthCom (CLIQUEZ pour la VIDEO)

Connaissant la fibre nationaliste des Haïtiens, les États-Unis ont adopté une approche plus insidieuse en Haïti. Tout d’abord, depuis novembre 2024, la Federal Aviation Administration (FAA) a interdit à toutes les compagnies aériennes commerciales quittant l’espace aérien américain de desservir l’aéroport international Toussaint Louverture de Port-au-Prince, qui constitue historiquement la principale porte d’entrée internationale vers Haïti. Cette interdiction a été imitée par le Canada, la France et la République dominicaine.

La fermeture de l’aéroport de Port-au-Prince a causé de grandes souffrances et une profonde détresse aux Haïtiens. Ceux de la diaspora qui souhaitent se rendre dans leur pays doivent voyager à grands frais, soit en passant par l’aéroport, bien plus modeste, du Cap-Haïtien dans le nord du pays, soit par la République dominicaine.

En réaction, un mouvement national s’est levé aujourd’hui en Haïti pour exiger la réouverture de l’aéroport. « L’une des revendications clés de cette mobilisation est que l’aéroport de la capitale ne soit, en aucun cas, transformé en base militaire américaine », a écrit Berthony Dupont dans un éditorial paru le 22 avril dans Haïti Liberté. « Nous ne pouvons contraindre aucune nation à entretenir des relations commerciales ou toute autre forme d’interaction avec nous ; inversement, elles ne sauraient violer nos droits en fermant notre aéroport à leur guise, allant même jusqu’à intimider d’autres nations ou les empêcher d’y atterrir ».

Le 1er mai, à l’occasion de la Journée internationale des travailleurs, des centaines d’Haïtiens ont défilé et manifesté à Port-au-Prince pour exiger la réouverture de l’aéroport. Fils-Aimé a semblé se moquer des manifestants haïtiens lorsqu’il s’est mis à scander des slogans et à hocher la tête au rythme de la foule qui lui criait : « Débloquez la nation ! » et « Ouvrez l’aéroport ! » Sa réponse facétieuse constitua un faux pas, car elle faisait écho à une remarque similaire de son prédécesseur politique, le président René Préval, qui, deux décennies plus tôt, avait déclaré de manière tristement célèbre et cavalière — alors qu’il faisait face à une foule en colère exigeant qu’il agisse : « La prochaine fois que vous manifesterez, passez au Palais pour venir me chercher ; je me joindrai à vous. »

Or, l’aéroport de Port-au-Prince a, de fait, été transformé en une base militaire américaine de facto, où sont stationnées les troupes de la « Force de répression des gangs » (GSF) — parrainée et financée par les États-Unis — tout comme l’était avant elle la « Mission multinationale d’appui à la sécurité » (MSS). Des avions militaires américains y sont régulièrement observés à l’atterrissage.

Faisant partie des forces de l’opération « Southern Spear », des Marines américains descendent en corde lisse depuis un hélicoptère à bord de l’USS Fort Lauderdale, dans la mer des Caraïbes, le 15 avril 2026. Photo : SouthCom

Le contrôle américain sur l’aéroport a semblé se confirmer cette semaine lorsque, dans l’émission Micro Vérité de Radio Télé Éclair, un officier anonyme de la Police nationale d’Haïti (PNH) a révélé que l’ambassade des États-Unis avait donné instruction au gouvernement haïtien et aux hauts gradés de la police d’interdire aux Haïtiens de manifester à l’aéroport.

La désignation de « Viv Ansanm » comme organisation terroriste

Le 2 mai 2025, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a qualifié la coalition « Viv Ansanm » (Vivre ensemble) — regroupant divers groupes armés de quartiers du grand Port-au-Prince — d’« organisation terroriste désignée », ouvrant ainsi la voie à une nouvelle intervention militaire américaine.

Exactement un an plus tard, le 2 mai 2026, « dans le cadre de l’opération Southern Spear, un contingent de militaires américains aurait atterri à Ouanaminthe, en Haïti, aux alentours de midi », a rapporté le site Haitilibre.com. Un hélicoptère « aurait atterri sur l’héliport des douanes haïtiennes, transportant des soldats américains accompagnés [d’officiers de la PNH]… Selon les informations disponibles (bien qu’officieuses), les missions prioritaires du contingent américain déployé à Ouanaminthe consistent à combattre le narco-terrorisme, à empêcher les gangs de se replier vers la République dominicaine et à endiguer le trafic d’armes. »

Il semble donc désormais que les États-Unis aient stationné des contingents de l’opération Southern Spear tant à Ouanaminthe qu’à Port-au-Prince.

Le logo de l’opération Southern Spear.

Le Commandement Sud des États-Unis n’a pas répondu à la demande de confirmation adressée par Haïti Liberté.

Quant à l’objectif d’empêcher les « gangs » de « se replier vers la République dominicaine », la surveillance du point de passage frontalier du nord-est, entre Ouanaminthe et Dajabón, ne présente guère de logique. Aucun des groupes armés affiliés à « Viv Ansanm » ou opérant dans la vallée de l’Artibonite n’est présent dans les départements du Nord ou du Nord-Est d’Haïti. Par ailleurs, la République dominicaine dispose désormais d’une frontière hautement surveillée et militarisée avec Haïti, en particulier aux abords de Dajabón.

En dépit d’une situation désastreuse et en pleine détérioration — marquée par sa guerre contre l’Iran et la menace imminente d’une crise économique mondiale —, les États-Unis prévoient de maintenir leur « Opération Southern Spear » au moins jusqu’en 2028, selon le média The Intercept.

« Mark Cancian, analyste au Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS), a déclaré à The Intercept que les documents suggèrent que la présence militaire américaine, disproportionnée, dans les Caraïbes pourrait se poursuivre pendant des années », a rapporté le média.

La dernière fois que l’armée américaine a établi des bases à long terme en Haïti remonte à 1915, lorsque les Marines ont envahi le pays pour la première fois, y demeurant pendant 29 ans, jusqu’en 1934. Les interventions militaires américaines de 1994 et 2004 ne sont restées en Haïti qu’environ trois mois, avant de céder l’occupation à des troupes de l’ONU, moins coûteuses.

Interception de marijuana

Parallèlement, les États-Unis ont placé la barre très bas en ce qui concerne les drogues qu’ils interceptent dans les Caraïbes. Le 30 avril, le navire de combat de l’US Navy, l’USS Billings — avec à son bord une équipe tactique d’application de la loi des garde-côtes américains — a « intercepté un navire soupçonné de contrebande de drogue » dans le passage du Vent, « à environ 8 milles au large de Môle-Saint-Nicolas, en Haïti » (soit à l’intérieur de la zone des 12 milles nautiques constituant les eaux territoriales haïtiennes), selon un communiqué de presse des garde-côtes. « Avec l’autorisation du gouvernement haïtien, l’inspection menée par l’équipe d’abordage a permis de découvrir environ 3 200 livres de marijuana — d’une valeur estimée à 3,8 millions de dollars — et une personne a été placée en détention. La contrebande et le contrebandier présumé ont été remis aux autorités haïtiennes le dimanche 3 mai. »

Survivants d’une attaque menée le 25 mars par l’opération « Southern Spear » contre le bateau de pêche *Don Maca* dans le Pacifique ; document fourni à Drop Site News.

Les garde-côtes américains ont remis « un citoyen jamaïcain, Aldane Anderson, alias “Ali”, né le 26 janvier 2001 », à la Brigade de lutte contre le trafic de stupéfiants (BLTS/Nord) de la PNH, au Cap-Haïtien, a rapporté le site Icihaiti.com ; ils ont également remis « 66 sacs de marijuana, soigneusement emballés dans du plastique ». On ignore pourquoi et où Anderson a été détenu par les garde-côtes pendant trois jours.

La marijuana est légale dans 40 des 50 États américains, bien qu’elle demeure techniquement illégale en vertu de la loi fédérale. Tout comme le chanvre, la marijuana est illégale en Haïti.

Ironiquement, à aucun moment le Commandement Sud des États-Unis n’a affirmé que l’USS Billings faisait partie de l’opération « Southern Spear », dont le véritable objectif n’est pas l’interception de stupéfiants, mais plutôt le changement de régime (au Venezuela et à Cuba), la contre-insurrection (en Haïti) ainsi que la domination militaire et politique des États-Unis sur l’ensemble de la région.

Seul l’avenir dira si les États-Unis ont surestimé leur puissance et sous-estimé la résistance populaire à leur égard dans les Caraïbes, tout comme ils l’ont fait de manière si spectaculaire lors de leur débâcle en spirale en Iran.

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