En novembre 2025, Kgosi Pelelekae a quitté le Botswana pour la Russie, où l’attendait un poste de cuisinier – du moins c’est ce qu’il croyait.
À l’aéroport Sir Seretse Khama [l’aéroport international de Gaborone, la capitale], des agents l’avaient [temporairement] intercepté, relevant des incohérences dans son itinéraire et évoquant la possibilité d’un “trafic”. Le jeune homme, qui avait déniché l’offre d’emploi sur Internet avec l’aide d’un ami, était déçu de voir ainsi chamboulé son tout premier projet de voyage hors d’Afrique. À son retour, quelques semaines plus tard, il souffrait de stress post-traumatique.
Au moins trois personnes, dont Kgosi Pelelekae, ont été ainsi recrutées au Botswana pour aller se battre en Ukraine aux côtés des troupes russes. D’après des données de l’armée russe divulguées dans les médias, 1 417 Africains avaient été enrôlés en fin d’année dernière. Cette liste, révélée [en février] par le collectif d’investigation [All Eyes on Wagner], ne comprend aucun citoyen botswanais.
Le témoignage de Kgosi Pelelekae, qui a raconté son calvaire dans une émission de radio locale, est le premier à attester du phénomène dans le pays. Kgosi raconte toutefois avoir laissé derrière lui deux compatriotes, deux jeunes hommes de 19 et 20 ans d’après leurs familles, partis en Russie en juillet 2025 pour un “programme de formation”, avant de finir sur le front ukrainien. Depuis, la peur règne au Botswana.
Le chef de file de l’opposition réclame un changement de position du gouvernement, qui s’est abstenu plusieurs fois dans les votes aux Nations unies liés à la guerre en Ukraine. “Le Botswana devrait revoir sa position et ne pas soutenir la Russie”, affirme Dumelang Saleshando.
“Le gouvernement devrait aussi agir pour ramener à la maison nos concitoyens. La vie des enfants du Botswana compte.”
Le ministre des Relations internationales, Phenyo Butale, a quant à lui fait savoir que son ministère avait œuvré au rapatriement d’un citoyen botswanais en décembre 2025. D’après le communiqué, les services de l’État ne disposent en revanche d’aucune information fiable sur la position géographique et la situation de ceux toujours sur place.
Promesse d’avenir
Pour Kgosi Pelelekae, jeune, sans emploi et prêt à tout pour s’en sortir, tout est parti d’une tentative désespérée de reprendre sa vie en main.
À 25 ans, il avait interrompu ses études depuis plus de cinq ans, n’avait pas de travail et vivait grâce au soutien financier de sa grand-mère et de sa sœur. Sa mère est morte en 2013. Depuis, le jeune homme a eu affaire à la justice à plusieurs reprises. L’an dernier, suspecté de vol, il s’est fait arrêter en Afrique du Sud. Son visa avait expiré, et il est désormais interdit de séjour dans le pays pendant dix ans bien que la police l’ait innocenté avant de le relâcher en mars 2025.
De retour chez lui, il a entendu parler de Botswanais qui avaient émigré en Europe et gagnaient bien leur vie sur le Vieux Continent. Et puis un jour, un ami d’enfance lui a envoyé un lien vers le site d’une agence russe “à la recherche de main-d’œuvre”, et l’a incité à tenter sa chance pour un poste de cuisinier.
Une fois sa candidature déposée en ligne, un certain “Dimitri” l’a contacté via l’application de messagerie Telegram, et lui a fait miroiter un salaire de plus de 2 000 dollars [1 700 euros] par mois, un logement gratuit et la prise en charge de ses billets d’avion. Kgosi Pelelekae a alors envoyé une copie de sa carte d’identité et de son passeport pour validation.
À ce moment-là, un autre interlocuteur, qui se faisait appeler “Contrôleur” et vivait au Kenya, a rejoint la discussion. Il a viré 150 dollars [128 euros] à Kgosi Pelelekae via une application pour financer le trajet jusqu’à l’aéroport, ses repas durant le voyage et sa connexion Internet. Le jeune homme étant interdit d’entrée en Afrique du Sud, les recruteurs lui avaient réservé un vol transitant par Addis-Abeba [en Éthiopie].
La veille du départ, il a commencé à s’inquiéter. Ses interlocuteurs lui avaient demandé de supprimer leurs échanges avant de se rendre à l’aéroport. Il n’avait pas de visa, juste une lettre expliquant qu’il se rendait en Russie pour des vacances. Dimitri et Contrôleur lui avaient assuré que cela serait suffisant, et, à l’aéroport de Gaborone, les agents ont fini par le laisser partir, après quelques négociations.
À bord de l’avion, il a fait la connaissance d’une voyageuse botswanaise, expatriée en Pologne. Étonnée de le voir si légèrement vêtu pour partir en Russie, où le climat peut être rude, elle lui a donné deux pulls, ainsi que son numéro de téléphone et son pseudo Instagram, l’encourageant à la contacter en cas de besoin.
Mais le jeune homme ne pensait pas avoir à s’en servir de sitôt.
“Trop faible pour le front”
À Moscou, un homme l’attendait pour le conduire jusqu’à Saint-Pétersbourg, où il est monté dans un bus avec 23 Kényans et 6 Sud-Africains. Ils ont roulé pendant près d’une semaine, jusqu’à atteindre un camp près de Khabarovsk, non loin de la frontière avec la Chine.
À son arrivée sur place, il s’est entretenu rapidement avec Dimitri, dont l’attitude chaleureuse affichée par message avait disparu. Devenu froid et très professionnel, il lui a expliqué d’un ton sec qu’il était là pour travailler et ferait mieux de se plier à toutes les instructions qu’on lui donnerait.
Chaque nouvel arrivant s’est vu remettre une carte SIM, un formulaire pour l’ouverture d’un compte en banque, et un contrat rédigé en russe. Le lendemain, on leur a fait passer une visite médicale. Les médecins parlaient anglais, et Kgosi Pelelekae a entendu l’un d’eux dire à son collègue qu’il était “trop faible pour le front”. Le jour suivant, on leur a remis des treillis et des [fusils d’assaut] AK-47.
Le jeune Botswanais n’avait jamais rien vécu de pareil. Le camp était survolé en permanence par les drones et les engins militaires, avec des soldats armés partout.
“Ils nous ont demandé si on fumait ou si on buvait et nous ont donné des cigarettes ou de l’alcool en fonction.” Quand un compagnon d’infortune lui a expliqué que l’alcool était censé calmer leurs angoisses, Kgosi Pelelekae a décidé d’envoyer un message à la femme de l’avion, celle qui vivait en Pologne. Quelque temps après, on lui a annoncé son transfert vers Saint-Pétersbourg, une occasion rêvée pour tenter de déserter.
Bons samaritains
Si le jeune homme refuse de donner plus de détails sur son évasion, par souci de sécurité, il explique avoir été aidé par un groupe d’étudiants botswanais en Russie, la passagère de l’avion et une employée du consulat botswanais de Suède.
Ces bons samaritains l’ont aidé à rallier Moscou depuis Saint-Pétersbourg, puis lui ont trouvé un hôtel, ont payé ses repas et rassemblé de quoi financer son billet retour. “Je leur en serai éternellement reconnaissant. Ce n’est pas tous les jours que des gens utilisent leur propre argent pour aider un inconnu”, confie-t-il.
Depuis qu’il est rentré au pays, Kgosi Pelelekae ne sort que rarement de chez lui, et porte un masque lorsqu’il s’aventure dehors, de peur des représailles. “J’ai traversé une terrible épreuve uniquement parce que j’ai voulu trouver du travail et que j’ai fait confiance à des inconnus”, résume-t-il.
“J’espère que mon témoignage servira à d’autres jeunes et leur apprendra à se méfier des offres trop belles pour être vraies.”
Car beaucoup de jeunes Botswanais sont tout aussi vulnérables que Kgosi Pelelekae. Le taux de chômage dans le pays atteint 27 %, d’après une récente étude. Depuis soixante ans, les principaux employeurs y sont l’État et l’entreprise semi-publique d’exploitation minière de diamants Debswana. Mais l’un comme l’autre ont réduit drastiquement leurs effectifs ces dernières années, à cause d’une baisse de la demande de diamants, qui représentaient 80 % des recettes d’exportation en 2024.
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