[Cet article a été publié le 6 mars et republié le 12 mai 2026]

“Le grand départ de ta vie”, “une opportunité unique pour réaliser ses ambitions”. Les recruteurs militaires russes empruntent désormais le langage des conseillers d’orientation. Govorit NeMoskva, média russe spécialisé dans les questions régionales, a déniché ces formules tirées de réunions de promotion : on y promet aux étudiants de “vérifier leurs capacités”, de “mettre leurs connaissances en pratique” et de vivre “une expérience inaccessible dans les salles de cours”.

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Cette rhétorique d’épanouissement personnel fleurit désormais dans tout le pays. Le site d’investigation Vajnye Istorii repère des initiatives de recrutement dans plus de 100 établissements d’enseignement supérieur répartis dans 36 régions et en Crimée annexée.

“La campagne couvre littéralement tout le territoire, de Kaliningrad à Vladivostok.”

Un autre média en exil, Verstka, recense pour sa part plus de 200 réunions de campagne organisées dans 203 établissements. Animées par l’administration et des recruteurs, ces sessions font aussi intervenir des “vétérans de l’opération spéciale” − ainsi que Moscou nomme la guerre en Ukraine −, qui sont souvent d’anciens élèves revenus en uniforme.

Les étudiants y découvrent les avantages d’un “contrat spécial” pour rejoindre “les troupes de systèmes sans pilote”, une nouvelle branche militaire chargée des opérations de drones, lancée par le ministère de la Défense en novembre dernier. Comme l’explique un militaire invité à l’une des sessions d’information et cité par le média indépendant russe Groza, spécialisé dans le milieu universitaire, les autorités cherchent désormais du “sang neuf” qui “sait travailler avec les ordinateurs”.

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Pour la revue indépendante T-invariant, spécialisée dans les questions scientifiques et universitaires, cette campagne commencée en décembre marque une “nouvelle vague de mobilisation”. Après les profils techniques et les étudiants menacés d’exclusion, le recrutement cible désormais tous les jeunes sans distinction. La priorité n’est plus donnée aux “détenus et aux habitants des zones rurales [en difficulté financière]”, renchérit le site régional Idel. realii, rattaché à Radio Free Europe/Radio Liberty.

Promesses de façade

Un enregistrement transmis à la rédaction de Verstka révèle l’argumentaire de Mikhaïl Netchaïevski, vice-recteur de l’Université d’économie Plekhanov, à Moscou, devant les étudiants. Ces derniers se voient promettre jusqu’à 5,2 millions de roubles (environ 52 000 d’euros) par an à Moscou, un service éloigné des combats directs, un congé académique ainsi qu’une “reprise d’études pour ceux qui feraient l’objet d’une procédure d’expulsion” et des facilités pour entrer en master à leur retour du front.

“Le contrat d’un an. C’est 100 % sans tromperie. […] Vous ne ferez pas partie des unités d’assaut, ça c’est sûr à 100 %. […] Si vous êtes en dernière année, vous pouvez passer vos examens en candidat libre et décrocher votre diplôme en avance”, promet au téléphone le représentant d’une unité militaire. Ce dernier, joint via le numéro de téléphone d’un établissement universitaire dans la région de Tcheliabinsk, dans le Centre-Sud du pays, s’adressait en réalité à un journaliste de Verstka s’étant fait passer pour un étudiant.

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Pourtant, juristes et défenseurs des droits humains mettent en garde contre ces promesses de façade. “Aucun document ne peut être au-dessus de la loi”, rappelle l’avocat militaire Artiyom Klyga au micro de Idel. realii. En effet, “dans le contexte de la mobilisation partielle annoncée par Poutine, les contrats sont en pratique illimités”, rappelle Alexeï Tabalov, directeur de l’ONG “L’École du conscrit”, spécialisée dans la défense des droits des soldats, interrogé par T-invariant. Quant à l’affectation, seule une minorité – environ 10 % des recrues – rejoindra réellement les unités de drones, selon l’avocat Artiyom Klyga. Les autres pourraient être envoyés dans “n’importe quel poste, selon les besoins de l’armée”.

“Je veux juste vivre”

Pour convaincre les jeunes de rejoindre l’armée, la rhétorique de persuasion donne même lieu à des pressions dans certains établissements. La directrice d’un établissement de Kazan a convoqué les étudiants pour leur annoncer qu’ils “étaient déjà tous exclus”, raconte le média Groza, sauf s’ils acceptaient de signer un contrat pour participer à la guerre, avant de pouvoir réintégrer leur cursus un an plus tard. Et la cheffe d’établissement de leur lancer : “Le pays a besoin de guerriers. La nouvelle arme sera formée de ceux qui ne peuvent plus être considérés comme étudiants – c’est vous”. À l’université de Plekhanov, le discours était tout aussi brutal : “Tu as deux options : soit tu es renvoyé et tu pars faire ton service, soit tu signes un contrat. On te dispense de cours pendant un an et tu fais ta vie avec de l’argent en poche.” De son côté, le média sibérien Sib.fm diffuse l’enregistrement d’une directrice d’une école technique de Novossibirsk fustigeant ses élèves :

“Vous n’êtes que des lâches ici ? Vous restez assis là, à trembler pour votre vie ?”

Malgré la pression, de nombreux jeunes restent sceptiques. “Beaucoup s’inscrivent à la fac juste pour esquiver l’armée, pour fuir cette guerre et vivre tranquilles”, explique un étudiant de Novossibirsk à Verstka. “Je veux simplement vivre”, confie au même média un étudiant de Voronej. “Cet argent, je le gagnerai moi-même.”

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“Le système a forcé les universités à vivre avec leur temps, dénonce Novaïa Gazeta. En mettant notamment des drones entre les mains des étudiants à la place de leurs relevés de notes.”